Retour au lac Kivu

Dans l’histoire de notre famille, certains lieux ont acquis, au fil des ans, une dimension presque mythique… Lomé, au Togo ou Lagos, au Nigéria… Ces deux villes d’Afrique de l’ouest où nous avons vécu à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix évoquent encore dans la famille de nombreux souvenirs, liés aux aventures et aux épisodes rocambolesques de notre adolescence.

Le lac Kivu, vu de Kibuye, samedi après-midi.

Le lac Kivu fait lui aussi partie de ces lieux emblématiques. C’est ici, au début des années soixante, que nous avons passé une partie de notre enfance.

Coupe traditionnelle du bois (sur pilotis) devant le lac Kivu, à Kibuye, samedi.

Réunie autour de mon père, médecin à l’OMS, notre famille a vécu pendant deux ans (1962-1964) dans une grande maison située près de la pointe sud du lac, à Bukavu, dans la province du Kivu, au Congo.

Mon père, Scherer, futur médecin à l’OMS.

Ma mère, Marie

C’était l’époque turbulente des indépendances. Les pays africains, l’un après l’autre, réclamaient leur autonomie.

Le Congo avait obtenu la sienne le 30 juin 1960.

Les Nations-Unies envoyaient alors, par dizaines, des fonctionnaires du monde entier prêter main forte à ces nouveaux pays qui naîssaient dans un immense espoir… mais aussi dans la douleur et les déchirements causés par la fin de la période coloniale.

Mon père, jeune étudiant à l'école de médecine...

Mon père, étudiant à l’école de médecine…

Mon père était l’un de ces nombreux professionnels, recruté par l’ONU en Haïti, et affecté, en 1961, comme médecin-gynécologue à l’hôpital de Bukavu.

D’Haïti, ma mère et ma soeur, puis mes frères et moi, étions venus le rejoindre à Bukavu… au bout du monde!

C’était l’époque des premiers vols transatlantiques commerciaux avec Pan Am ou TWA… Voyager était une fête!… Les hôtesses de l’air portaient encore des gants blancs et un petit chapeau élégant posé au-dessus de leur chignon. Après des heures de vol et plusieurs escales, nous attérissions enfin à Léopoldville (aujourd’hui Kinshasa), avant de sauter dans un autre avion – un DC3 – afin de gagner Bukavu…

L’Afrique!

J’avais 6 ans.

Bukavu, 1963. Ma mère (à gauche, en robe beige) rayonne sur le seuil de notre maison, près du lac Kivu, à l’occasion d’une des nombreuses fêtes d’anniversaire organisées au sein de la communauté étrangère de Bukavu. Entre mes frères, déguisés en mousquetaires, et ma soeur, en jeune espagnole, on m’a affublé d’un costume… de Breton…

Mes frères et moi étions inscrits, comme élèves externes, dans l’une des écoles de Bukavu, Notre-Dame-de-la Victoire. Nous passions avec nos amis une partie de notre temps libre autour du lac. Que de souvenirs!

Autre anniversaire… autre costume. Ma soeur et moi à Bukavu, en 1963.

Je me rappelle d’une journée de novembre 1963 où mon père sortit en hurlant de la salle de bains, son rasoir encore dans la main, en criant à tue-tête: « Kennedy a été assassiné! Kennedy a été assassiné! ». C’était le 22 novembre, le jour de mon anniversaire. Alertés eux aussi par la radio, des amis de mon père arrivèrent à la maison.  Il y eut toute la journée, et jusque tard dans la nuit, de longs conciliabules. On parlait de complots. L’avenir de la mission de l’ONU au Congo était remis en question. L’assasssinat de Kennedy avait ébranlé toute la communauté.

Retour au lac Kivu… L’avantage du chapeau, c’est de cacher mes cheveux blancs!

Après 49 ans d’absence, me voilà de retour au lac Kivu, côté rwandais cette fois. Après deux heures trente de route depuis Kigali, je suis arrivé samedi, dans la matinée, à Kibuye.

(Comme la plupart des villes au Rwanda, Kibuye a été rebaptisée, il y a quelques années. Le nom officiel de la ville est maintenant Karongi. La grande majorité des Rwandais cependant continue d’utiliser les noms traditionnels des villes.)

Kibuye, chef-lieu de la province de l’ouest, compte environ 60 000 habitants. Nous sommes ici sur la rive est du lac Kivu, à 80 kilomètres environ à vol d’oiseau de Bukavu. Ambiance très différente que celle qui règne à Nyagatare. Kibuye a beaucoup souffert pendant le génocide. La population est ici plus pauvre que dans la province de l’est. De nombreuses femmes marchent dans les rues, pieds nus. Elles n’ont, semble-t-il, que leur pagne et leur enfant sur le dos.

Forte présence de l’armée dans la ville. Est-ce à cause du conflit, qui s’éternise et s’envenime, dans la région du Nord-Kivu, toute proche?

Certaines choses cependant n’ont pas changé. Les enfants, au bord du lac, bricolent encore avec des fils de fer et des morceaux de ficelle des petites voitures, avec un long volant, qu’ils conduisent en criant sur les chemins de terre…

Les enfants dans la région perpétuent la fabrication des petites voitures en fil de fer…

J’ai pris mes quartiers dans un hôtel modeste… et légendaire chez les coopérants qui oeuvrent au Rwanda, Home St-Jean. L’hôtel, construit en 1962, appartient au diocèse de Karongi et était, à l’origine, un centre d’accueil destiné à héberger les missionnaires. Beaucoup de prêtres viennent encore aujourd’hui y passer quelques jours, en retraite. Grand sentiment de sérénité sur la terrasse de l’hôtel qui surplombe le lac.

Vue de la terrasse de Home St Jean…

Quelle surprise de retrouver à l’hôtel des coopérants de VSO, basés à Nyanza, dans la province du sud. Nous avons ensemble passé un moment à converser et à nous baigner dans le lac. Quelle émotion de nager dans le lac Kivu après tant d’années!

Le lac Kivu qui demeure, en Afrique, l’un des secrets les mieux gardés des grands circuits touristiques. Pour combien de temps? Par sa beauté, par la propreté de son environement, par la grande limpidité de son eau, le lac devrait (selon moi) figurer tout en haut de la liste des plus beaux lacs du patrimoine universel, à côté du lac Atitlan, au Guatémala ou du lac Titicaca, situé à la frontière de la Bolivie et du Pérou. Voilà un beau projet auquel s’atteler.

Au-revoir, lac Kivu!

Ce n’est pas long, deux jours! Je n’ai pas eu le temps d’aller faire un tour dans les îles. Le vent s’est levé, dimanche, et la météo est inclémente. Ce sera pour la prochaine fois.

Il faut déjà songer à quitter Kibuye! Je dois reprendre la route pour Kigali et Nyagatare. Le travail m’attend…

Au-revoir, lac Kivu!

Je reviendrai avant mon départ…

Avant le début de leur aventure africaine, mes parents, au Mexique, l’année de leur mariage, en 1952. Après Bukavu, la carrière de mon père avec l’OMS le conduira à Elizabethville (aujourd’hui Lubumbashi) dans la province du Katanga, dans le sud-est du Congo. Ensuite, ce sera Lomé, au Togo, puis Lagos, au Nigéria, et Kinshasa (dans l’ex- Zaïre, devenu aujourd’hui la RDC), et enfin à Brazzaville où il terminera sa carrière en 1977.

Baignade dans le lac Kivu, samedi après-midi, au pied de l’hôtel Home St Jean

_________

Un mot de politique pour finir. La ré-élection de Barack Obama aux élections américaines tenues il y a quelques jours a été accueillie ici avec beaucoup de réserve. Aucun mouvement d’enthousiasme ou de liesse populaire. De nombreux Rwandais – et la grande majorité des ressortissants de l’Afrique de l’est – n’ont jamais pardonné au président Obama son oubli ou son refus de visiter, pendant son premier mandat, le Kenya, pays où est né son père. Cet oubli a été perçu dans la région comme un affront.

Pendant ses quatre années à la Maison Blanche, Obama, répète-t-on ici, a visité, en Afrique, l’Égypte et le Ghana, mais n’est jamais venu rendre hommage au pays paternel. Impardonnable en Afrique.

Le président nouvellement réélu a maintenant quatre ans pour ans pour se racheter. Le fera-t-il?

Publicités

14 réflexions sur “Retour au lac Kivu

  1. Cher Max, ton récit personnel sur ton retour sur les lieux d’une partie importante de ta jeunesse melangé avec des photos de famille je trouve touchant. Quelle beauté tu as vécu – il y a longtemps, et encore aujourd’hui! Auras-tu la possibilité la prochaine fois de te rendre jusqu’à Bukavu?

    • Merci, Ian! Malheureusement, pour Bukavu, il faudra attendre encore un peu. Les coopérants de VSO n’ont pas, pour l’instant, le droit de se rendre au Congo (ni au Burundi). C’est dommage!

    • Merci, Noémie! Ce court voyage au bord du lac Kivu a été, en effet, émouvant. J’aimerais y retourner avant mon départ et y passer plus de temps. Ce serait formidable d’y aller avec des membres de la famille… Je crois que tu aimerais beaucoup la région, Noémie!
      Bonjour à Manue et à Jessica.

  2. Que de souvenirs! Merci pour le rappel de l’histoire familiale.

    Quelle coïncidence! Hier, j’étais avec un collègue, Dr. Jacques Pépin, qui a reçu récemment de nombreux prix pour son travail sur les origines du sida en exploitant les données d’archives coloniales au Congo (à écouter : http://www.radio-canada.ca/emissions/les_annees_lumiere/2011-2012/chronique.asp?idChronique=175702).

    Jacques confirme que les Belges n’ont jamais encouragé l’émergence d’une élite noire au Congo. À l’indépendance en 1960, seule une vingtaine de congolais avaient obtenu un diplôme universitaire! C’est pour combler ce vide qu’environ 4500 professionnels comme papa ont répondu à l’appel de l’ONU. Le choix n’était pas trop difficile au pays de Papa Doc !

    Les photos et le texte qui les accompagne sont magnifiques. Pends soin de toi.

  3. Cher Max,
    Quelle beau retour aux souvenirs de votre jeunesse. La beauté de la région est aussi splendide dans tes photos que dans les photos et films pris par Papa dans les années 60. Quelle chance que vous avez eu de partager ces expériences en famille. Merci pour ce superbe récit!
    Affections, Nancy

    • Merci, Nancy et Alix!
      Alix, difficile d’ici de télécharger l’émission de Radio-Canada, mais toute cette période de la décolonisation en Afrique m’intéresse et me fascine de plus en plus. Ai trouvé (merci Google) 2-3 articles récents sur le travail du Dr. Jacques Pépin que je lirai cette semaine. Merci pour les infos.

  4. Cher Max
    Ce fut vraiment un plaisir de faire votre connaissance et de partager nos opinions sur differentes cultures…..
    Faites moi signe quand vous visiterez nos belles montagnes de Ruhengeri.

    Sandra

  5. Salut Max, c’est moi encore. Dans 24 heures je serai au niveau de la côte nord-ouest de l’Afrique en route vers Gran Canaria en pensant à toi plusieurs milliers de kilometres plus loin. Je n’aurai probablement pas d’internet, alors je te souhaite déjà tout ce qui est beau pour le 22 et ne t’inquiète pas pour les cheveux gris!

  6. Dear Max,
    No wonder you are the way you are! It’s in your genes. Global citizen…

    The legacy of your parents: responding to the quiet whispers in their souls, courage, resilience, and making the best life possible for 4 children, are exemplified, I think, in your life experiences… How rich a life they offered you… of significance, purpose, and creativity in using your wisdom, talents, skills and abilities.

    I am very moved by the images; very powerful. Thank you for inspiring me!

  7. Bien cher Max,
    Quel bonheur de te lire. Je viens de parler à Diana qui m’a référé à ton blog quand je lui ai demandé de me parler de toi. Je rentre d’une grande tournée qui m’a amené depuis la fin septembre au Québec (2 fois), en Californie (2 fois), en France, et à Ottawa pour le 2e Forum International de l’EUMC. Je suppose que j’ai toujours la bougeotte. Mais je constate que toi tu es en mouvance continue et que tu vis une merveilleuse aventure dans un pays que tu connaissais et qui maintenant te reconnait. Continue de partager avec nous tes accomplissements et tes émotions.
    A + donc
    Jean-Guy

    • Bonjour Jean-Guy,
      Ce serait formidable d’inclure l’Afrique dans tes prochains voyages. Planifies-tu toujours venir me remplacer au Rwanda, comme tu l’as fait autrefois (en 1999) au Vietnam? Bon retour à Vancouver! Amitiés à Tuyet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s